René Segbenou

Les OGM en Afrique de l’Ouest

Interview à René M. Segbenou, Sociologue et membre de la Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain COPAGEN, et membre du Conseil de l’Association pour le Développement de la Pêche Artisanale, ADEPA.


- Quelle est la situation actuelle des OGM en Afrique de l’Ouest ?

En 2003, il y a eu à Ouagadougou au Burkina Faso, une grande réunion au sommet des chefs d’État et de gouvernement d’Afrique de l’Ouest. Les États-Unis y avaient joué un rôle important. Au cours de ce sommet tout avait été fait pour montrer aux dirigeants africains réunis les grands avantages de la biotechnologie pour la modernisation de l’agriculture en Afrique. Il a été dit que l’Afrique ne devait pas rater le train de la biotechnologie, sous peine d’approfondir son retard dans l’agriculture. Les Etats Unis avaient alors promis d’aider financièrement les pays qui accepteraient de sauter dans le train. Tout porte à croire que la réunion au sommet de 2003 n’avait pour but que de rendre officielle la décision prise par
Monsanto appuyé par l’USAID, de faire basculer l’Afrique de l’Ouest dans les cultures transgéniques en commençant par le coton Bt, puisque l’Institut National de Recherche Agronomique (INRA) du Burkina Faso faisait déjà en 1999 des essais en champ de coton Bt en catimini à Farakoba et Fada N’Gourma, sous la direction de Monsanto (voir François Messer, dans « Le coton transgénique du Burkina : résistances et polémiques », in Défi Sud, n° 90- Bimensuel - août – septembre 2009). Le résultat de tout ce montage est que le Burkina Faso est aujourd’hui le premier pays de l’Afrique de l’Ouest à cultiver en champs le coton Bt, qui devrait rapidement remplacer le coton conventionnel, puisqu’en 2009, 450 000 ha devaient être emblavés, soit environ 60 % des surfaces cultivées dans le pays.

Les autres pays de l’Afrique de l’Ouest ne s’étaient pas clairement prononcés sur le choix à faire au sortir du sommet de 2003. Il faut même souligner qu’en ce moment-là le Bénin vivait sa première année du premier moratoire de 5 ans sur les OGM, pris en mars 2002. Le second moratoire sera pris en mars 2008. Cependant, nombreux sont les pays de l’Afrique de l’Ouest qui sont ciblés par Monsanto et Syngenta. De temps en temps, il y a des rumeurs que tel ou tel pays procèdent à des essais secrets en champs. Mais il est très difficile de le prouver. Par contre ce qui est sûr, est qu’après le coton Bt, Monsanto et Syngenta ont ciblé plusieurs produits vivriers pour les modifier génétiquement : le niébé, le sorgho, le manioc, etc.


- Comment les choses se sont passées du point de vue de la réglementation
?

C’est là que le bât blesse. Monsanto et Syngenta ont introduit le coton Bt sur le territoire Burkinabè en 1999, sans qu’aucune réglementation ait été mise en place, passant ainsi outre les dispositions du protocole de Catagena, qui dispose qu’aucun Etat ne doit accepter les Organismes Vivants Modifiés (OVM) sur son territoire, qu’après un accord donné en connaissance de cause. L’infraction au protocole de Cartagena était si criarde que le Burkina Faso a dû rapidement concocter une loi sur mesure pour régulariser la situation en 2006.

Mais la réglementation des OVM pose toujours problème en Afrique de l’Ouest. Comme ceux qui veulent imposer les OGM en Afrique de l’ouest se sont trouvés devant une situation hétérogène quant à la réglementation des OGM, certains pays ayant une loi sur la biosécurité (la minorité), d’autres pas, ils ont poussé à la mise en place d’une loi biosécurité régionale. L’UEMOA en a pris l’initiative sous le contrôle de la Banque Mondiale. Selon l’avant projet de règlement communautaire toujours en préparation, l’autorité compétente pour l’admission d’un OGM sera placée au niveau de l’UEMOA, de sorte que si un OGM est accepté à ce niveau, il le devienne dans tous les Etats membres. En fait tout cela se fait sous pression, car à une réunion de l’UEMOA, les représentants des Etats membres ont été contre cette
disposition qui selon eux, va à l’encontre de la souveraineté de chaque Etat sur une décision aussi importante. Réunies en octobre 2011 à Ouagadougou (Burkina Faso), l’ensemble des organisations de la société civile de l’Afrique de l’Ouest ont rejeté le même système et consigné leur position dans une déclaration largement diffusée dans la région. Malgré cela, le processus d’unification se poursuit.


- Quelle est la position des paysans face à cette situation ?

En 2005, plus de mille paysans de Houndé, une localité de production de coton, ont manifesté contre le coton Bt. Pourtant les trois sociétés qui s’occupent du coton au Burkina Faso et qui sont en même temps distributrices d’intrants ‘coton’, font tout pour amener tous les paysans à cultiver le coton Bt. La grande majorité des paysans suivent parce qu’ils ont peur de ne plus disposer d’intrants.

En 2006, il a été organisé à Sikasso, au Mali, un Espace d’Interpellation Démocratique (ECID), au cours duquel, les représentants des paysans de tout le Mali ont été réunis. Pendant trois 3 jours, ils ont écouté des chercheurs, des représentants d’ONG de développement, d’autres paysans, toutes ces catégories d’acteurs comportant des ‘pro’ et des ‘contre’ OGM. Le dernier jour, la question a été posée aux paysans, à savoir, s’ils voulaient cultiver des OGM. Ils se sont regroupés par catégorie aussi : gros producteurs, petits producteurs, femmes
paysannes. Sans aucune intervention extérieure, chaque groupe a mené sa réflexion et le résultat a été unanime : les paysans ont dit non aux OGM et demandé au gouvernement malien de ne pas se lancer dans une telle aventure.

En 2008, au Burkina Faso, il y a eu une caravane des organisations de la société civile de la sous région contre les OGM. Des représentants des pays membres de la Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN) ont convergé des pays limitrophes, de la Guinée et du Sénégal vers Ouagadougou en grande partie par la route, en faisant des arrêts dans chaque grande région de production du coton Bt. Pour la première fois, les paysans burkinabé ont participé à des débats sur les OGM. Le constat a été fait que dans leur grande majorité, ils n’ont jamais eu à faire un choix personnel du coton Bt.

Si les paysans avaient eu le choix, ils préféreraient dans leur grande majorité continuer à produire le coton conventionnel. Il y en a d’ailleurs aujourd’hui beaucoup qui regrettent d’avoir été mis de fait dans la production du coton Bt, sur fond de mensonge.


- Quel est l’impact de l’introduction du coton Bt sur l’agriculture paysanne
au Burkina Faso ?


Le premier impact de l’introduction du coton Bt sur l’agriculture au Burkina Faso est l’augmentation du prix de la semence. En 2010, 10 Kg de semence de coton Bt coûtaient 27 000 F CFA (environ 41 euros) contre 1 000 F CFA (environ 1,50 euro) pour les 50 Kg de semence de coton conventionnel. La semence du coton Bt coûtait ainsi 135 fois plus cher que la semence du coton conventionnel (voir abc Burkina, 17 avril 2010), sans compter les autres inputs. Ensuite, il y a la dépendance du paysan de la firme qui lui fournit la semence. Même si le coton Bt produit plus, il s’est avéré que les revenus de beaucoup de paysans diminuaient. En effet le coton Bt pèse moins que le coton conventionnel, parce qu’il a moins de graines.

Or les paysans vendent le coton graine. Par ailleurs la fibre du coton Bt n’est pas de la qualité souhaitée. Malgré tout, les trois sociétés de coton au Burkina Faso (Sofitex (80 % du Coton national), Fasocoton et Socoma) poussent à la généralisation de coton Bt. Rappelons qu’en 2009, 450 000 ha devaient être emblavés pour le coton. Mais subitement début 2012, une nouvelle surprend sur RFI. Claire Fages annonce « Cette année, le Burkina Faso abandonne le coton Bt ». Et la journaliste d’expliquer : « Très déçues par les rendements et la qualité de ce coton OGM, les sociétés cotonnières burkinabè reviennent cette année au coton conventionnel. Le coton transgénique n'a pas tenu ses promesses au Burkina Faso. Grâce à sa résistance aux insectes, il devait donner des rendements 30% supérieurs au coton traditionnel. Mais cette croissance n'a pas été au rendez-vous ». La Sofitex a beau démentir l’annonce, mais pour nous, il n’y a pas de fumé sans feu. On saura un jour toute la vérité. Ce qui est sûr aujourd’hui est que beaucoup de paysans ne s’en sortent pas avec le coton Bt. Ce qui précède montre que le lobby pro OGM est toujours là, mettant la pression. Il passe par le Département fédéral de l’Agriculture des USA, l’UAID et la Banque Mondiale.


- Quel est le positionnement de la COPAGEN par rapport aux OGM?

La COPAGEN estime que les OGM ne constituent pas une solution pour l’agriculture en Afrique. C’est tout à fait un problème, vu le type d’agriculture qui est aujourd’hui largement pratiqué sur le continent. C’est une activité majoritairement dans les mains de paysans petits producteurs, pratiquant une agriculture familiale. Les problèmes de cette agriculture sont plutôt l’amélioration des sols, la gestion de l’eau, une mécanisation adaptée et l’accès au financement. La COPAGEN est donc contre l’introduction des OGM dans l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. Elle mobilise ses membres dans tous les pays où elle est opérationnelle et au-delà. Par exemple en octobre 2011, la COPAGEN a mobilisé un grand nombre d’organisations de la société civile d’Afrique de l’Ouest et du Tchad pour analyser
l’avant projet de règlement communautaire de l’UEMOA, par lequel l’organisation régionale essaie de mettre en place une législation régionale qui fera adopter les OGM en un point pour tous les Etats de la sous région. Nous considérons que c’est une façon de faciliter l’entrée des OGM dans tous nos pays.

Nous menons essentiellement des actions d’influence politique, pour questionner les décisions politiques, faire des propositions alternatives et mobiliser les communautés locales pour la défense de leurs droits. Nous menons aussi des réflexions sur les solutions les plus adaptées aux conditions de vie et de production des paysans concernés. Plus précisément la COPAGEN travaille à développer un système de production qui permette aux paysans de vivre décemment sur un demi-hectare, un hectare ou un hectare et demi. Vivre décemment de son agriculture signifie se loger décemment, se nourrir décemment, se soigner décemment, envoyer ses enfants à l’école, etc. Sur ce plan, la COPAGEN n’a pas de compromis.


- Le retentissement des travaux de G. E. Séralini

Dès l’annonce de l’étude de G. E Séralini sur RFI, tous nos réseaux, nos ‘mailing lists’ ont retenti du même message, avec des commentaires et des encouragements, qui sont tous dans le sens de : « vous avez eu raison de toujours tirer sur la sonnette d’alarme et de préconiser le principe de précaution ». Nous avons échangé dans la semaine qui a suivi des centaines de messages. Tous ceux qui tombaient sur des articles portant sur l’événement nous les transféraient avec enthousiasme.

La Gopagen n’a pas encore organisé de manifestation sur l’événement. Mais cela se prépare. La COPAGEN a déjà pris contact avec Séralini et son collaborateur M. Spiroux. Nous avons parallèlement pris un contact à l’université de Caen qui va essayer de nous mettre en contact avec un autre collègue de Séralini, Jean Michel Panoff. Nous espérons que ces contacts seront fructueux. Notre objectif est d’organiser un lancement de l’étude en Afrique à l’occasion du cours régional organisé chaque année par JINUKUN – COPAGEN, depuis 2007. Le prochain cours aura lieu du 3 au 15 décembre 2012 et portera comme d’habitude sur « Les fondements holistiques pour l’évaluation et la régulation du Génie Génétique et des OGM en Afrique ».

Nous avons prévu de terminer le cours par une conférence internationale d’un jour et demi, qui sera consacrée à « L’évaluation des risques biotechnologiques aujourd’hui : le cas de la région Afrique de l’Ouest face aux tendances internationales». C’est à cette conférence que nous essayons de faire venir quelqu’un de l’équipe de Séralini. On projettera en séances grand public, tous les films sortis à l’occasion de l’événement. La personne de l’équipe de Séralini qui sera présente aura pour tâche de commenter les films et de répondre aux questions des spectateurs.

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